Jan Svenungsson

"Espace où habiter", in: Cahiers d'Art, March 2014


Quand j’ai fait la connaissance d’Absalon, il vivait dans une chambre de bonne, rue du Temple. Il y avait là un lit, une petite table, une chaise. Très spartiate. Un jour, en venant le chercher, je fus impressionné de le voir repasser sa chemise. Il n’était pas coupé du monde. Je crois qu’il était tout à fait heureux dans sa chambrette.

Nous nous sommes rencontrés au sein du premier groupe d’étudiants de l’Institut des hautes études en arts plastiques, en octobre 1988. J’étais le seul étranger qui n’avait pas encore vécu en France ; lui, qui s’y trouvait depuis un moment, détonnait ; il était plus bruyant, moins raffiné que les artistes français (Dominique Gonzalez-Foerster et Philippe Parreno, entre autres). À côté d’eux, il semblait effronté, mais il avait du charme, son intelligence était évidente et il n’avait pas peur. Venu d’Ashdod, en Israël, l’année précédente, il avait suivi quelques cours d’art pendant son court séjour en France. L’Institut se voulait une école supérieure. Absalon débutait à peine. Il était clairement dans l’urgence. À cette époque, il répétait volontiers : « Je suis un bulldozer de la culture. »

Quand nous avons compris que l’enseignement de l’Institut serait entièrement théorique et pas du tout pratique, certains d’entre nous s’en sont plaints et se sont vu offrir une ancienne salle de restaurant en guise d’atelier. Il y avait Absalon et moi, Yan Pei-Ming, plus deux autres. Notre atelier était très laid, plutôt insalubre, mais il était situé sur la piazza Beaubourg, juste sous l’atelier reconstitué de Brancusi. Absalon ne réalisait pas encore de grandes structures ; il continua de fabriquer des maquettes d’objets et de meubles étranges qu’il plaçait dans d’étroites boîtes posées sur des tables bancales. Le tout peint en blanc.

C’est là, je crois, qu’il a entamé le seul travail pictural que je lui connaisse (à part ses dessins de construction) : il se mit à recouvrir de peinture blanche de diverses nuances tout le mobilier figurant sur des photographies de magazines d’architecture. La réduction de ces voluptueux intérieurs laissait pressentir ce qu’il construirait bientôt lui-même. Absalon ne se posait aucune question au sujet de la couleur : il fallait que ce soit blanc, toujours. Ce qui s’était sali recevait une nouvelle couche de peinture. Ce qui se cassait était réparé puis repeint. Il tenait aussi à ce que les choses ne soient pas bien faites. À mon avis, cette idée lui venait de Christian Boltanski, qui le guidait et lui avait donné envie de devenir artiste – en tout cas c’est ce qu’il m’a dit. Il avait amené d’Israël quelques figurines faites à partir de fil de fer et de terre, des souvenirs qu’il fabriquait pour les touristes à l’époque où il vivait dans une cabane sur la plage. En voyant ces figurines, Boltanski lui a affirmé: « Tu devrais être artiste. » D’après Absalon, cette idée ne lui avait jamais traversé l’esprit auparavant.

Déjà, quand il n’avait encore que ses mains et sa cervelle, il savait qu’il lui serait important de forger son propre mythe. Je ne l’ai jamais appelé par son ancien nom, Meir ; il habitait pleinement celui qu’il s’était choisi peu avant notre rencontre. Ce nom avait une histoire, bien sûr. Je n’ai jamais su au juste où finissait la réalité et où commençait l’histoire, mais ça m’était égal, je l’aimais tel qu’il était. Je pensais qu’on avait le temps devant nous.

Un jour, nous avons pris le train jusqu’à Poissy pour aller voir la Villa Savoye. Absalon vouait un culte à Le Corbusier ; il m’intéressait aussi, différemment. J’ai regardé les chambres d’ami incroyablement exiguës de la villa avec une sorte de fascination horrifiée, mais je soupçonne Absalon d’y avoir vu bien autre chose. La troublante combinaison d’un esthétisme pur et d’une fonctionnalité quelque peu forcée fait des bâtiments de Le Corbusier des sortes de saisissantes sculptures environnementales. En tant qu’espaces à habiter, ils présentent des limites. Mais c’est exactement ce que recherchait Absalon dans son art : imposer des limites, concevoir les modalités d’une vie restreinte. Son œuvre fait valoir une aspiration à l’ascétisme le plus extrême de façon si réelle, si convaincante, qu’on ne sait jamais au juste où finit la fiction et où commence la réalité.

Quand je suis revenu à Paris, en octobre 1990, Absalon bouillonnait de projets et d’idées. Il avait fait une première exposition chez Chantal Crousel et occupait à présent un agréable appartement moderne du côté de la Bastille. J’ai été époustouflé par la rapidité de sa progression, non seulement dans ses lieux d’habitation, mais aussi dans la société. C’est alors qu’il m’a fait part d’une excitante nouvelle : il allait de nouveau déménager et venait de recevoir les clés de son prochain domicile. Il m’y a emmené. J’en ai à peine cru mes yeux quand il m’a fait visiter la Villa Lipchitz, bâtie par Le Corbusier pour le sculpteur Jacques Lipchitz, à Boulogne-Billancourt en 1923-1924. Le bâtiment n’était certes pas en bon état, mais il était réel. Tout était atmosphère – les étroits passages, le toit-terrasse, l’atelier emblématique. Absalon vivrait et travaillerait là. Il m’a dit qu’un juriste, parent ou ami de sa famille, avait acquis ce bâtiment délabré en manière de placement et qu’il le laissait en faire usage en échange d’une rénovation progressive.

Quand j’ai revu Absalon, il avait pleinement colonisé le bâtiment et travaillait sans relâche dans l’atelier avec ses assistants. Tous les murs grisâtres de la maison avaient été recouverts d’une fraîche couche de sa chère peinture blanche. Plus besoin d’appliquer cette couleur aux pages d’un magazine d’architecture : Absalon s’était approprié l’espace de Le Corbusier. Je me suis dit que ce devait être une sorte de paradis ; et puis j’étais heureux à l’idée de pouvoir connaître un bâtiment de Le Corbusier plus intimement, en ami.

Il m’a alors annoncé qu’il projetait de déménager encore. Les « Cellules » en bois et en Isorel qu’il avait construites dans l’atelier seraient bientôt coulées dans du béton dans diverses villes. Il envisageait de se débarrasser de son atelier et de son logement pour vivre à l’intérieur de son œuvre. Je n’arrivais pas à y croire. était-il sérieux ? Oui, assurait-il. Sa vie de nomade débuterait très vite, me dit-il, aussi vite que possible.

J’étais parti pour un an lorsque je reçus des nouvelles de Paris ; Marie-Ange, l’amie d’Absalon, m’apprit qu’il était mort.

J’ignorais qu’il était malade. Il avait tout fait pour que personne ne le sache. Bien plus tard, j’ai compris qu’il s’est su malade environ un an après notre première rencontre. Ensuite, ce fut une course contre la montre. Tout avait marché comme il voulait, à part une chose – fragile.

Imaginez.

Jan Svenungsson, Berlin, January 2014